• Reboiser l'âme humaine.

    Amis bien aimés,


     Ma loulou est partie pour le pays de l'envers du décor. Un homme lui a donné neuf coups de poignards dans sa peau douce. C'est la société qui est malade. Il nous faut la remettre d'aplomb et d'équerre, par l'amour, et l'amitié, et la persuasion.


    Sans vous commander, je vous demande d'aimer plus que jamais ceux qui vous sont proches. Le monde est une triste boutique, les cœurs purs doivent se mettre ensemble pour l'embellir, il faut reboiser l'âme humaine. Je resterai sur le pont, je resterai un jardinier, je cultiverai mes plantes de langage. A travers mes dires, vous retrouverez ma bien-aimée ; il n'est de vrai que l'amitié et l'amour. Je suis maintenant très loin au fond du panier des tristesses...


    En attendant, à vous autres, mes amis de l'ici-bas, face à ce qui m'arrive, je prends la liberté, moi qui ne suis qu'un histrion, qu'un batteur de planches, qu'un comédien qui fait du rêve avec du vent, je prends la liberté de vous écrire pour vous dire ce à quoi je pense aujourd'hui : Je pense de toutes mes forces qu'il faut s'aimer à tort et à travers.


     Julos Beaucarne-février 1975

     

     


    votre commentaire
  •  

    Lettre de Pier Paolo Pasolini à Allen Ginsberg.

     

     

    Cher Ginsberg angélique,

    Hier soir je vous ai entendu parler de tout ce qui vous passait par la tête à propos de New York et de San Francisco, avec leurs fleurs. Je vous disais quelque chose à propos de l’Italie, qu’on ne trouve de fleurs que dans les forêts. Votre ville est une ville de fous, la mienne est une ville d’idiots. Vous vous rebellez contre la folie avec la folie (en donnant des fleurs même aux policiers) mais comment peut-on se révolter contre l’idiotie ? Telle était la teneur de notre bavardage. Bien meilleure était votre rôle dans nos conversations et je vous ai dit pourquoi : car dans votre révolte contre les assassins de la bourgeoisie patriarcale, vous les forcez à rester derrière leur propre milieu… Conscients de votre position sociale (oui, en Italie nous nous exprimons ainsi) vous êtes de ce fait, forcé d’inventer encore, complètement, jour par jour, mot par mot, votre langage révolutionnaire. Tous les hommes américains sont contraints d’être des inventeurs de mots ! Ici, au contraire nous (même ceux âgés maintenant de seize ans) avons déjà notre langage révolutionnaire avec sa propre éthique derrière. Même les Chinois parlent comme des fonctionnaires. Moi aussi – comme vous le voyez. Je n’ai pas réussi à mêler prose et poésie (comme vous le faites) et je ne parviens jamais à oublier, pas même là tout de suite, que j’ai des obligations linguistiques.

    Qui nous a donné – tant jeune que vieux – la langue officielle de la protestation ? Le marxisme, soit la seule veine poétique et le souvenir de la Résistance, qui ravive les pensées du Vietnam et de la Bolivie. Pourquoi je regrette le langage officiel de la protestation que la classe ouvrière, à travers son idéologie bourgeoise, m’a donné ? Car il s’agit d’un langage qui n’oublie jamais l’idée de pouvoir et qui est donc toujours pratique et raisonnable. Mais le pragmatisme et la raison ne sont-ils pas les mêmes dieux qui ont rendu fous et idiots nos pères bourgeois ? Pauvres Wagner et Nietzsche ! Ils ont subis leur propre culpabilité. Et ne parlons pas de Pound ! Il fut selon moi un scrupule… une fonction… la fonction que leur ont donné la société des pères fous et idiots, cultivateurs du pragmatisme et de la raison – pour garder le pouvoir, pour se détruire eux-mêmes ? Rien ne donne un sens, un sentiment de culpabilité plus profond et incurable que de conserver le pouvoir. Est-il incroyable alors que ceux qui détiennent le pouvoir veulent mourir ? Et de ce fait tout le monde – du divin Rimbaud au fondant Kavafy, du sublime Machado au tendre Apollinaire – tous les poètes qui ont lutté contre le monde du pragmatisme et de la raison, n’ont rien fait d’autre que de préparer le terrain comme des prophètes du dieu de la Guerre que la société invoque : un Dieu exterminateur. Hitler en forcené d’un film comique… quand en Amérique – où vos poètes invoquent un second Hitler qui accomplirait ce qui n’a pas réussi la première fois : le suicide du monde – si la non-violence est une arme pour la conquête du pouvoir, cela sera bien pire la seconde fois. Mais, en même temps, renoncer, dans ce même mysticisme prodigieux de la Démocratie de la Nouvelle Gauche, renoncer, sauf à la Sainte Violence, ainsi qu’à l’idée de la conquête du pouvoir de la part du Juste, signifie laisser le pouvoir entre les mains des fascistes qui le détiennent en tous lieux et de tous temps. Si telles sont les questions, je ne saurais comment y répondre. Et vous ?

    Je vous embrasse affectueusement sur votre barbe épaisse,

    Votre Pier Paolo Pasolini

     

    -- 

    Lettre de Pier Paolo Pasolini à Allen Ginsberg.


    votre commentaire
  • Le 24/07/2018 Oksana Chatchko  

     
    Oksana Chatchko
    Nul n’a jamais été seul pour naître.
    Nul non plus n’est seul pour mourir.
    Mais, dans le cas du suicide, il faut une armée de mauvais êtres pour décider le corps au geste contre nature de se priver de sa propre vie.
    Et je crois qu’il y a toujours quelqu’un d’autre à la minute de la mort extrême pour nous dépouiller de notre propre vie.
    ( Antonin Artaud )

     


    votre commentaire
  •  "Nous ne sommes pas personnellement d'accord avec l'idéologie qui a formé et soutenu le groupe Baader-Meinhof, mais nous souscrivons à chaque mot de la dénonciation que cite Ulrike Meinhof dans ce texte."  Dario Fo  


    Prénom : Ulrike 
    Nom : Meinhof 
    Sexe : Féminin 
    Age : 41 ans 
    Oui, je suis mariée. 
    Deux enfants, nés par césarienne. 
    Oui, séparée de mon mari. 
    Profession : journaliste 
    Nationalité : allemande 


    Je suis enfermée ici depuis quatre ans, dans une prison moderne d'un Etat moderne 
    Crime ? Attentat à la propriété privée, aux lois qui défendent ladite propriété, et au droit qui en résulte pour les propriétaires d'étendre ses limites sur tout. Tout : y compris notre cerveau, nos pensées, nos paroles, nos gestes, nos sentiments, notre travail et notre amour. Toute notre vie. 
    Aussi avez-vous décidé de me supprimer; patrons de l'Etat de droit. 
    Votre loi est assurément égale pour tous, sauf pour ceux qui ne sont pas d'accord avec vos lois sacrées. 
    Vous avez porté à son comble l'émancipation de la femme : car bien que je sois une femme, vous me punissez exactement comme un homme. 
    Je vous remercie. 
    Vous m'avez gratifiée de la prison la plus dure : aseptisée, froide, mortuaire. Vous me soumettez à la torture la plus criminelle, qui est "la privation des perceptions". 
    C'est une façon élégante de dire que vous m'avez ensevelie dans un tombeau de silence. Du silence et du blanc. 
    Blanche la cellule, blancs les murs, blanches les huisseries. La porte, la table, la chaise et le lit sont laqués de blanc, sans parler de la cuvette du cabinet. 
    La lumière au néon est blanche, toujours allumée, jour et nuit. 
    Mais qu'est ce que le jour, qu'est ce que la nuit ? Comment puis je le savoir ? Par la fenêtre il entre toujours la même lumière blanche. Un jour naturel mais faux, comme est fausse la fenêtre et faux le temps que vous m'avez effacé en le peignant en blanc. 
    Silence. Au dehors, nul son, nul bruit, nulle voix ... Dans le couloir on n'entend ni marcher ni ouvrir ou fermer une porte ... Rien ! 
    Rien que le silence et le blanc. Silence dans mon cerveau, blanc comme le plafond. 
    Blanche ma voix si j'essaie de parler. Blanche la salive qui se coagule aux coins de ma bouche. Silence et blanc dans mes yeux, dans mon estomac, dans mon ventre qui se gonfle de vide. 
    Sensation permanente de nausée.
    Mon cerveau se détache du crane au ralenti, errant dans la chambre. Poussière éparpillée comme une lessive dans l'effroyable machine à laver de Stammhein, tel est mon corps : je le ramasse ... je le rassemble ... je me recompose ... Je dois résister ... Vous ne réussirez pas à me rendre folle ... Je dois penser. Penser. Eh bien, je pense ... Je pense à vous, qui me mettez ainsi à la torture : je vous vois le nez collé, écrasé contre la paroi de cet aquarium où vous me faites flotter, et vous me regarder avec intêret : c'est de la vivisection ... Vous craignez que je ne résiste. Vous craignez que d'autres, que les ouvriers, oui, vos ouvriers protégés, robotisés, tout à coup ne se réveillent et n'aillent abîmer le bel univers que vous avez inventé pour votre seul profit. 
    C'est grotesque. Vous me supprimer toute couleur, tandis qu'au dehors, la grisaille de votre monde pourri, vous l'avez barbouillée de teintes criardes pour qu'on ne la remarque plus, et vous forcez les gens à tout consommer en couleurs, à boire en couleurs, à manger en couleurs, et tant pis si les colorants sont vénéneux et donnent le cancer. 
    Vous barbouillez vous même vos femmes comme des pitres en folie. 
    Mais moi, vous me condamnez au blanc pour que ma cervelle éclate et s'éparpille en mille confettis : les confettis de votre carnaval, de votre Luna-Park de la peur ! Oui, vous affichez une assurance ostentatoire mais c'est la peur, une immense peur qui vous rend à ce point cruels et fous. C'est pour cela que vous avez sans cesse besoin de la foire et du chahut, des néons multicolores partout, des vitrines, des bruits, du fracas, de la radio et de la hifi toujours et partout, dans les grands magasins, chez vous, en voiture, au bar et jusque dans votre lit lorsque vous faites l'amour. C'est la peur du silence que vous m'imposez ... parce que c'est vous qui avez peur de rester seuls avec votre cerveau ... car vous avez le doute horrible qu'il ne soit pas le meilleur du monde ... mais le pire : le plus dévasté. 
    Et si vous m'avez enfermé dans cet aquarium, c'est seulement parce que je ne suis pas d'accord avec votre vie. Non, je ne veux pas être une de vos femmes sous cellophane. Je ne veux pas être tendrement présente, avec de petits rires et de sourires bêtement aguichants, à votre table du samedi soir, dans un restaurant exotique, sur un fond de musique stupide mais en haute fidélité. Ni devoir de m'efforcer d'être triste juste ce qu'il faut, et complice, et tout à la fois, imprévisible et folle, puis enfantine et sotte, et fouettée et frustrée, maman et putain, et prête au quart de tour à rire pudiquement en fausset de vos trivialités éculées. 
    Un léger bruissement : la porte s'ouvre, c'est la gardienne avec le repas. Elle me regarde comme si je n'existais pas ... comme si j'étais transparente. Elle ne dit rien, elle a ordre de ne rien dire. Elle pose le plateau et s'en va. De nouveau le silence. 
    Un hamburger. Un verre de jus de fruit. Des légumes, une pomme. Assiette en carton, verre en carton, ni couteau ni fourchette, rien qu'une cuillère en plastique, molle comme du caoutchouc. Ils ne veulent pas que j'ai l'idée de me supprimer. C'est à eux de décider. Le moment venu, ils y penseront eux-mêmes, ils me donneront l'ordre de me suicider et comme dans cette cellule il n'y a pas de barreaux aux fenêtres où s'accrocher ou un drap torsadé pour se pendre, ils me donneront eux-mêmes un coup de main ... peut-être plus qu'un coup de main. Du travail bien propre. Propre comme cette sociale-démocratie qui se prépare à me tuer ... dans l'ordre.
    Personne ne m'entendra crier ni me plaindre ... 
    Dormez, dormez hagards et bien nourris, habitants de l'Allemagne, mon pays, habitants de l'Europe, vous les bien pensants, dormez avec la sérénité des mots ! Mon cri ne peut vous réveiller ... On ne réveille pas les hôtes d'un cimetière. 
    Les seuls dont la haine et la colère monteront, ce sont ceux qui suent et qui crèvent dans la salle des machines de votre grand navire : en avant, vous tous, immigrés turcs, espagnols, italiens, grecs, arabes, les bernés et les baisés de toute l'Europe, et les femmes, toutes les femmes qui ont compris qu'elles sont des êtres inférieurs. Ils comprendront pourquoi je suis ici et pourquoi cet Etat a décidé de me tuer ... exactement comme une sorcière aux temps des sorcières. Et ils seront convaincus que pour le pouvoir, c'est encore et toujours le temps des sorcières. Des sorcières qui doivent se tenir aux métiers à tisser, aux presses, à la chaîne, au bruit, au fracas, aux stridences ... Le bruit ... J'ai besoin de bruit ... 
    Vous l'avez inventé pour votre profit ... et c'est moi qui en profite. Je me fais du bruit pour moi tout seule. La presse : flisch ... le marteau pilon : blam ! la perceuse : trr trr trr ... les chaudières : plof plof plof ... Le gaz ! Le gaz fuit ! Ca fait tousser : ktm ktm ktm ! La chaîne : va, rythme, va en cadence, rythme, plaf plof blam bing tram poum sniaf stroumpf tu tut trr trr ... 
    Assez, assez ! Arrêtez les machines ! Silence ! Comme c'est beau, le silence ! 
    Geôliers, juges, politiciens, je vous ai bien eus ... Vous n'arriverez pas à me rendre folle. Vous serez obligés de me tuer en pleine santé ... en pleine santé mentale et spirituelle ... vous devez m'assassiner. 
    Déjà je vous vois accourir pour cacher mon cadavre, arrêter mes avocats à la porte ... "Non, on ne peut pas voir Ulrike Meinhof ... Oui elle s'est pendue. Non, vous ne pouvez pas assister à l'autopsie. Personne. Seuls nos experts d'Etat, dont la décision est déjà arrêtée : Ulrike Meinhof s'est pendue."." Mais il n'y a pas de signes de strangulation ... pas de cyanose du visage ... en revanche elle a des bleus sur tout le corps !" 
    "Reculez, circulez, ne regardez pas !" 
    Il est interdit de prendre des photos, interdit de demander une contre-expertise, interdit d'examiner mon cadavre. Interdit. Interdit de penser, d'imaginer, de parler, d'écrire. Interdit, tout est interdit ! Oui, tout est interdit ! 
    Mais vous ne pourrez jamais nous interdire de ricaner devant votre énorme imbécillité, l'imbécillité classique des assassins. 
    Lourd mon cadavre ... lourd comme une montagne ... mais cent mille et cent mille et cent mille et cent mille bras de femmes et d'hommes la soulèveront, cette montagne immense, et il vous écraseront dessous, dans un terrible éclat de rire.

    * Autre version.
    Mais dans cette galère, je ne serai pas la seule a être suicidée, sans aucun doute. Tous les membres de mon groupe devront mourir. J'en suis sûre. Vous l'avez déjà décidé, là-bas, au gouvernement. Le massacre (Mattanza, massacre des thons) sera exécuté de telle manière que tout le monde comprendra qu’il s'est agi d'une exécution de police sommaire. Police d'Etat. Ce sera en effet un massacre d'avertissement pour tous.
    Pour les jeunes impatients.
    Pour les ouvriers récalcitrants.
    Pour les intellectuels mal-parlants et non alignés.
    Pour les femmes mécontentes et frustrées.
    Le récit de la façon dont chacun de nous a été trouvé dans sa propre cellule, pendu, percé de balles, égorgé, sera le manifeste affiché sous les yeux de tous. Sous les yeux des ouvriers immigrés. Turcs, Arabes, Espagnols, Grecs, Italiens, pour qu’ils se gardent bien de se mettre en grève, de se rassembler pour manifester, de protester, de provoquer des désordres. Qui crée la pagaille fait le jeu des terroristes ! Qui proteste contre l'application des lois scélérates est un terroriste ! Qui descend dans la rue en criant qu'il faut défendre la qualité de vie, qui exige un air non pollué, du respect pour ceux qui ne comptent pas, à commencer par les vieux rejetés comme des ordures, celui-là est un terroriste !
    Nous autres du groupe Baader-Meinhof nous sommes sans doute tombés dans le piège que nous nous sommes construit. Nous nous sommes peut-être isolés nous-mêmes par l'idéologie de la lutte armée.
    Mais prenez garde, libres démocrates ! Votre sort ne vaut pas mieux. La peur dont on vous a aspergés avec l'atomiseur "Achtung Terroristen" ("Gare aux terroristes") a glacé en vous tout mouvement, toute pensée, toute participation à une attitude civilisée. Les chefs du système computerisé ont réussi à vous plonger dans une peur constante : qu’une erreur, un malentendu, le faux témoignage d'un écervelé, vous fasse engloutir comme nous par la machine-à-broyer-les-méchants de Stammhein. L'Etat a découvert le miroir paralysant de la terreur. Dans ce miroir on voit le reflet de nos cadavres. Vous vous regardez ; et vous voilà immobiles, comme des vivants surgelés.
    A ceux qui acceptent ces conditions, qui font le noir dans leur cerveau, qui endorment leur conscience pour vivre sans problème, pour la douceur de vivre, je demande :
    Etes vous sûrs d'être encore vivants ?  

     

    Moi, Ulrike, je crie..


    votre commentaire
  • Cher Patrick,

     

     

    En ce moment, on n'arrête pas de nous bassiner avec l'anniversaire de mai 68. Vingt ans après. Après quoi ! Une émeute de jeunes vieux cons, voilà ce qu'on pensait tous les deux, des batailles de boules de neige...

    Cette drôle de révolution aura au moins permis de changer les uniformes des flics, et à Bertrand Blier de tourner les Valseuses ! Ce fut un véritable pavé lancé à la vitrine du cinéma français. Avec Miou-Miou, nous avions fait sauter les derniers tabous.

    Les Valseuses ! C'était notre bohème à nous, un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Qu'est-ce qu'on a pu faire chier Bertrand sur ce coup. On ne dormait pas, on débarquait au petit matin sur le plateau avec des têtes de noceurs, de débauchés. On était heureux comme des cons, comme des enfants faisant l'école buissonnière. C'était de la grande voyoucratie, un mélange d'inconscience et d'insouciance. On piquait la D.S. et en avant la corrida nocturne. C'étaient de drôles de nuits. On avait l'impression de travailler, d'étudier nos rôles, de répéter pour le lendemain. Ben voyons!

    Je t'ai toujours connu écorché vif, grand brûlé. Pendant le tournage en province des Valseuses, nous dormions dans le même hôtel. Un soir, j'étais péniblement en train d'essayer de trouver le sommeil en me tirant l'élastique quand j'entends soudain des gémissements, des plaintes. Je n'arrivais pas à déterminer d'où cela venait. Cela n'arrêtait pas, les grandes eaux. Puis, d'un seul coup, la porte de ma chambre a littéralement explosé. Je te revois devant moi, complètement allumé, exalté et les yeux ronds. Là, tu bredouilles une pâle excuse

    - Je croyais qu'elle était avec toi.

    - Mais qui?

    - Miou... Miou-Miou. Je pensais qu'elle faisait l'amour avec toi.

    Les gémissements, les plaintes, c'était toi. Tu pleurais, tu te faisais du mal dans ton coin. Tu t'étais noyé dans un chapitre des Valseuses. Comme Romy Schneider tu confondais ta vie et le métier d'acteur. Tu supportais mal les duretés de ce milieu. Tu étais sensible, sans défense, presque infirme devant le monde. Je te voyais venir avec toutes ces mythologies bidons autour du cinéma, de James Dean ; cela te plaisait ce romantisme noir et buté. Tu la trouvais belle la mort, bien garce, offerte. Il fallait que tu exploses, que tu te désintègres. Tu « speedais » la vie. Tu allais à une autre vitesse, avec une autre tension. Ce n'est pas tellement que tu n'avais plus envie de vivre, mais tu souffrais trop, de vivre. Chaque jour, tu ressassais les mêmes merdes, les mêmes horreurs dans ton crâne. A la fin, forcément, tu deviens fou. Dans Série Noire, tu te précipitais la tête contre le pare-brise de ta voiture. J'ai toujours mal en repensant à cette scène. J'ai l'impression d'un film testamentaire. Tu te débats, tu te cognes contre tous les murs. Il y avait l'agressivité désespérée, l'hystérie rebelle de Série Noire. Il y avait aussi la résignation accablée du Mauvais Fils. Ces deux films, c'est toi.

    Tu hurlais tout le temps sur un ton aigu et parodique : « Un jour, je me ferai plomber, c'est pas possible ! » ou encore : « On ne va pas se laisser faire, dis, on ne va pas les laisser nous enculer. » On ! On, c'était tout le monde. Tu avais peur de tout. Je te le dis maintenant sans gêne et sans en faire un drame, j'ai toujours senti la mort en toi. Pis, je pensais que tu nous quitterais encore plus vite. C'était une certitude terrible que je gardais pour moi. Je ne pouvais rien faire. J'étais le spectateur forcé de ce compte à rebours. Ton suicide fut une longue et douloureuse maladie. Quand j'ai su que c'était fini, je me suis dit : bah oui, quoi. Rien à dire. Je n'allais tout de même pas surjouer comme les mauvais acteurs. Et puis je te l'avoue, moi, bien en face, je m'en fous. Je ne veux pas rentrer là-dedans. Je suis une bête, ça m'est égal, la mort connais pas. Je suis la vie, la vie jusque dans sa monstruosité. Il ne faut jamais faire dans la culpabilité, se dire qu'on aurait dû, qu'on aurait pu. Que dalle. Il y avait un défaut de fabrication, un vice, quelque chose de fêlé en toi, Patrick.

    Quand j'ai perdu ma mère, cela m'a fait un drôle de truc. Mais je n'ai pas non plus pleuré, je ne me suis pas apitoyé. Les gens me disaient : « C'est après, tu vas voir après. » Eh bien après, je n'ai rien vu. La Lilette, c'était simplement une mère. Il y avait de l'amour et de la colère entre elle et moi. Depuis qu'elle n'est plus là, j'ai l'impression d'une présence plus grande. Je pense à elle, je dialogue avec elle. Vivante, je la savais dans un coin et c'est tout. C'est un privilège, une chance inouïe qu'elle soit partie. J'ose l'écrire : j'ai retrouvé ma mère depuis.

    Bien sûr, si je perdais Elisabeth, je serais un handicapé. Je ne sais pas du tout ce que je deviendrais. J'aurais mal là, sur le côté, je ne me soignerais pas, je me mettrais à pencher, et puis je tomberais. Cela sera mon choix. J'ai toujours dit que je ne me laisserais pas emmerder par la mort. La mienne et celle des autres. Je te l'ai souvent dit, Patrick. Malgré tout, malgré moi, je crois que cette lettre, c'était pour te parler de la disparition de mon chat. Il faut subitement que je te parle de lui. Quand il est mort, je me suis mis à chialer comme une pleureuse de tragédie. Je ne pouvais plus m'arrêter de pleurer. Tous les robinets étaient ouverts. J'ai su qu'il allait mourir lorsqu'il a commencé à se coucher ailleurs. Il avait dix ans. Il n'était pas vieux pour un chat. Il s'est couché sous la glycine. A chaque fois que je venais le chercher, il se laissait prendre sans réagir. Il était lourd, lourd de sa maladie. J'étais très frappé par son mal. Je le sentais mais lui ne pouvait pas me le dire. J'avais toujours pensé à un chat en pensant à lui. Un chat est un chat. Quand j'ai pensé « Il est malade », j'ai pensé à un être. Ça m'a fait un mal terrible. Je n'avais pas compris tout ce que nous pouvions nous dire. J'ai juste pu reprendre nos derniers signes : une caresse, un regard, toucher son museau. Il n'y a que moi qui pouvais le faire. J'ai pris sa tête dans ma main, dans mon poing. Il était malade parce qu'il ne disait rien. Il n'avait aucune réaction. C'est là que je me suis rendu compte de ce qu'était l'impuissance. J'ai souffert de mon impuissance par rapport aux êtres vivants. A toi, à la Mette, à mon chat. Il est mort d'une maladie humaine, il est mort d'un cancer. Je partais à Brides-les-Bains. Je partais maigrir, perdre de la mauvaise graisse parce que j'étouffais et mon chat est mort d'étouffement, d'un cancer des poumons. Je l'ai enterré dans mon jardin.

    Le matin, je le retrouvais avec sa tête sur ma poitrine. Dès que je sentais sa présence, j'étais en paix. J'avais ce chat à qui parler. C'est complètement con. On ne peut pas expliquer la complicité. Le chat représente la liberté, ce que tu veux être. Il comprend toutes tes errances, il les suit. Quand tu es en flagrant délit de bonheur, il y a toujours un chat derrière. Dans les films de François Truffaut, quand ses personnages sont heureux, il y a toujours un chat qui passe.

    Des moments de paix, d'abandon, nous en avons eu aussi ensemble, Patrick. Un vrai repos des guerriers. Avec toi, j'aurais aimé avoir une aventure. Te braque pas. Pas l'espèce de sodomie à la godille des Valseuses. Là, ils font ça par ennui, parce qu'ils en ont marre de déambuler. Les mecs se serrent à force de traîner ensemble. Ils s'enfilent parce qu'ils commencent à douter d'eux-mêmes. C'est le problème de la délinquance mal exprimé. On retrouve toute cette misère, toute cette frustration dans le courrier des lecteurs de Libération, dans les récits de taulards.

    L'homosexualité, c'est sans doute beaucoup plus subtil que ce qu'on en dit. D'ailleurs, je ne sais pas ce que c'est, à quoi ça ressemble. Je sais seulement qu'il existe des moments. Ils peuvent se produire avec une femme, un homme, un animal, une bouteille de vin. Ce sont des états de grâce partagés.

    Ils me font penser à une prise réussie au cinéma. Il y a toujours une part d'irrationnel dans une prise réussie. On travaille des heures, on passe son temps à refaire, à reprendre, à modifier, puis soudain c'est la bonne. On ne comprend pas pourquoi, mais c'est l'éclaircie, c'est la bonne.

    Je ne peux pas m'empêcher de penser, Patrick, que si tu n'étais pas parti, c'est peutêtre toi que j'aurais embrassé dans Tenue de Soirée.

     


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires