• L'esprit de chasteté

     

    C'est un esprit de guerre et qui la fait à tous, ses langueurs sont trompeuses, il est mal consolé d'une vertu qu'il ne pardonne aux autres, il voudrait leur en faire sentir l'amertume, il les observe, il les méprise, il les jalouse, il les tourmente en affichant l'amour du bien, il s'autorise de son inclémence naturelle pour désoler de bonne foi ceux qui vaudraient au moins autant, s'ils n'étaient voluptueux ou sensibles. Il joue en un mot les dragons en usurpant sur la morale, multiplié par cent et mille il devient redoutable et se plaît au malheur du monde, cela va jusqu'à pousser à la roue... Le mal y gagne au souverain degré, les apparences étant sauves et les prétextes hono­rables, si ce n'est admirables : l'on sent tout ce que peut un bien qu'anime une fureur où la bonté n'a part, ce tempérament-là force une montagne à marcher, il la renverse ensuite sur les hommes au nom des grands principes. Voilà ce que c'est que l'esprit de chasteté, le monde l'a connu, cet esprit s'est vengé du monde, ses oeuvres font l'étonnement des peuples et des siècles, l'étude que l'on entreprend du mal ne pouvait négliger ce tour. Les amants trop heureux sont pacifiques, les libertins, accommodants et les familles, absorbées, restent les hommes chastes, leur venin, leurs élancements, leur frénésie et leurs méthodes : ils nous l'auront fait voir et nous les soupçonnons après tout ce qui passe la mesure, eux et leurs proches, leurs proches étant ce ramas de chastes plus ou moins manqués en proie à l'agitation sans cause ni remède, que rien n'apaise et qui dévorent un chagrin né l'on présume assez de quel inassouvissement. La preuve en est qu'un homme ren­contrant ce qu'il désire, et le trouvant à sa parfaite convenance, ne produit pas beaucoup et ne s'agite point, il goûte sa félicité, le bonheur est l'école de la nonchalance. L'esprit de guerre est un besoin qui ronge, une amertume qui fermente, un lot d'ambitions qui pressent, cela forme une volonté de mort, la mort est le climat de toute continence.

     

     

     

    Albert Caraco – Huit essais sur le mal.

     

    « L'avilissement par système.La Machine Traumatique. »

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